La Flamelosphère

Le modeste recueil d'un petit cerveau...

23 avril 2009

Au diable la Gare.

Armand_Langlois___Les_Noces_d_Ariane

    En fait, je n'ai même plus besoin de gares ou d'arrêts de bus pour me décider. J'ai compris que ce n'était pas l'endroit ou la  durée qui comptaient, je pense. M'est avis que c'est plutôt l'instant.
    Et ces derniers temps, en même temps que j'essaie de mieux construire ce que je fais, en même temps que j'essaie de m'approcher un peu plus de la bonne distillation des images et des sens, en même temps que j'essaie de plaire à ceux à qui je le veux, je sens que cela approche. Sans doute est-ce une limite vers l'infini, et que, m'approchant infiniment de ce que je recherche, j'y resterai cloitré toute ma vie à l'instant d'avant celui que je veux atteindre. En somme, toujours s'approcher, toujours être à la plus infime des distance, toujours plus près, jamais aussi loin. Le paradoxe de Zénon, appliqué à ce que j'ai de plus cher.

    Mais n'est-ce pas une vie humaine, le but humain, la perfection, que l'incarnation de ce paradoxe même? Je parcours la moitié de la distance, puis le quart, puis le huitième, puis le seizième... Et toujours perfectible, on peut bien se saigner l'esprit aux six cardinaux, on peut bien faire jaillir l'ether et l'Essence de notre tête comme des fontaines de jouvence, on est jamais parfait. Comment pourrais-je bien, moi, l'insignifiance même, prétendre pouvoir atteindre la septième corde de la Lyre d'Orphée, au corps de Tortue et aux cordes de cristal? Comment, moi, puis-je seulement oser imaginer que je puisse faire résonner tout l'ether de mes mots et propulser au dessus de Dieu les liqueurs des esprits et les vapeurs des sentiments?

    Moi, je sais, comment je peut prétendre à tout cela. Parce que je suis un humain. Et qu'en tant que mortel, ma vie est tellement courte, qu'aurais-je bien à faire de Dieu, des anges et de leurs légions? Qu'il me foudroie ici dans l'instant, ou dans cent ans, pour lui, quelle différence? En fait, c'est bien l'Homme, le seul vrai Dieu, bien plus divin qu'Elohim. Dieu ne peut rien contre l'Homme, parce que l'Homme à trop conscience de ce que la vie coûte, de ce que la vie vaut, de ce que la vie est. Dieu ne sait pas ce que cest que la vie, parce qu'il ne vit rien. Dieu est éternel, cohérent et coexistant à son verbe, créateur et infini, maitre de toute chose, Dieu n'a eu aucun début et n'aura aucune fin. Comment, sans valeur de référence, peut-il bien juger ce qui se passe dans l'instant?

    Lorsqu'il bat des cils, mil ans sont passé. Lorsque qu'il inspire, l'Homme découvre le feu, et lorsqu'il expire, des traits de métal et de feu partent depuis la Terre vers les étoiles. Comment Dieu, lui, l'être parfait, pourrait-il bien comprendre ce qu'est notre VIE? Parce qu'il n'est qu'amour? Foutaise. "L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi", a écrit Kafka. Dieu ne souffre pas. Dieu ne meurt pas. Dieu ne vit pas. On aime que dans la craindre de perdre. Que ce soit la perte du bonheur à venir, la perte d'un être, la perte d'un moment, la perte d'une idée ou d'un souvenir, on aime parce qu'on sait pertinnemment que cela ne durera jamais éternellement, au mieux, jusqu'à l'heure de notre mort, amen. C'est de savoir quel maigre et frêles fétu de paille nous constituons tous ensemble qui nous donne le goût d'aimer, l'envie de vivre et l'espoir de s'élever au dessus des étoiles, un jour. Pour le vivre.

    En fait, Dieu n'est sans doute rien de plus que du calme, je suppose. Une mare sans remou, sans rivage, sans poisson, sans fond. Rien de plus qu'une immensité de calme horriblement ennuyeux, impertubable, imperturbé, et c'est bien ainsi.

    Car moi, l'Homme, je suis le pêcheur qui vient troubler de la ligne de son blasphème les eaux limpides et froides de Dieu, je suis le rameur qui fait clapoter le Verbe et qui vient éparpiller ses syllabes aux sept vents universels. Je suis réellement l'alpha, parce que moi, je commence, et réellement l'oméga, parce que moi, je me fini. Je suis le premier car j'ai commencé à exister, je suis le dernier car je finirai d'exister. Et je suis né alors que d'autres mouraient, et je mourrai alors que d'autres naitront. Les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers, et Dieu, immuable, restera au milieu, pendant que, comme la pollution superbe des couleurs et de la vie, dans l'immensité des eaux de Dieu, moi, l'Homme, je pullulerai, je croisserai et me multiplirai, jusqu'à ce Dieu étouffe. Et j'étoufferai Dieu, moi l'Homme, moi qui connait ce qu'est la vie bien mieux que celui qui est censé l'avoir créée, et je montrerai qu'on peut dépasser Dieu parce qu'on est un Humain, que l'on DOIT dépasser Dieu parce qu'on est humain.

    Et lorsque les plantes auront fait des rives et des îles sur les eaux du Créateur, lorsque nous aurons enfin récréé Dieu à NOTRE image, tout comme lui nous fit à la sienne, d'après les Ecritures...

    ... Nous lèverons la tête, et au loin, passant encore loin au dessus de nos têtes, hurlant dans toutes la splendeur de leurs voix et de leurs grâces, nous verrons passer un Pélican et un Albatros, et nous les saluerons en pleurant, car eux seront allé plus au qu'aucun homme ne l'aura jamais été : des Hommes devenus Dieux.

    Et moi, je tendrais mes mains verdoyantes et jeune vers leurs gloitres, leurs becs et leur ailes, et je hurlerai de toute la lumière que j'aurais goutée : "Dévorez moi, et qu'un peu de moi reste en vous!".

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                                                                       Relève ta tête
                                                                                        Romane la vestale
                                                                       Orion le bestial
                                                                                         de sa lourde machette
                                                                       Maltraite sur ton front,
                                                                                         hargneux comme une bête,
                                                                       A chaque coup, fatal,
                                                                                          tes plus belles saisons.
                                                                       Ne t'en fais plus de mal
                                                                                          que t'en fit le félon,
                                                                       Et rallume aux frontons
                                                                                          les feux des joies et fêtes.                                           

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20 avril 2009

De l'acrostiche.

   

    Lorsque j'ai découvert la guematria hébraïque, je m'étais dit (c'était il y a déjà un petit bout de temps) que ce n'était qu'une facette de charlatanerie de plus qu'on ajoutait aux mythes et aux croyancex. Pourtant, peu à peu, de simple processus un peu tiré par les cheveux et les poils pubiens, la guematria est devenue pour moi une véritable référence, un art de vivre, en fait, une base psychologique de mon fonctionnement, je crois. Pas forcément dans la forme : je ne connais que quelques mots isolés d'hébreu, je sais encore moins les écrire et par dessus tout je possède très peu de connaissances précises dans l'art de manipuler le Mot et le Nom comme les mathématiques de la littérature. Mais la tradition juive m'a beaucoup aidé à comprendre l'importance que j'attachais à l'écriture, aux mots, aux symboles. J'ai beau être agnostique, ce n'est pas tant la croyance que le mode de pensée que j'apprécie dans la religion juive, et s'il n'y avait problème de circoncision et de fanatisme religieux parfois trop poussé (ainsi que moult discriminations, qui, il faut bien l'avouer et ne pas se voiler la face, existent toujours dans notre société actuelle), je crois que ce serait la seule religion à laquelle j'accepterais pleinement de me convertir. Malheureusement pour moi, je suis chrétien : comme tous les autres, je porte donc AUSSI malgré moi le poids des erreurs de mes "ancêtres", à savoir les croisades, la Barthélémy et le couvert de l'holocauste. Bon, on avouera toutefois que, effectivement, Baptiste était très très jeune à l'époque, quand même...

    La guematria, donc, où l'art d'approcher Dieu en calculant la littérature, se repose sur quatre principes :
- Chaque lettre de l'alphabet hébraïque représente une valeur numérique précise.
- L'addition des valeurs isolées des lettres d'un mots donne la valeur du mot. On peut également additionner les chiffres du nombres, répéter cette opération autant de fois qu'on veut.
- On peut remplacer les lettres d'un mot par autant de mot que de lettre, chaque mot associé à la lettre commençant par cette même lettres. Puis, on peut réappliquer les deuxièmes principes.
- On peut (dangereux, toutefois, car porte ouvertes a bien des aneries) substituer à un mot une lettre : lui retirer une lettre, lui en rajouter une, en changer une, toujours pour y chercher une notion symbolique. Puis réappliquer les principes précédents.

    La guematria est en réalité le plus précieux et plus grand trésor de symbolisme que j'ai jamais vu de toute ma vie, et c'est bien la guématria, qui, malgré mon agnosticisme prononcé, m'a réellement poussé à croire que faute d'un Dieu "conscient et actif", il existe, de mon point de vue, forcément une force primaire, un Principe au sens propre du terme, une Loi unique, "quelque chose" qui régit tout l'univers, l'ensemble, entier... Une loi immuable et inviolable, "intransgressible", ultime, finale, "ouroboroïque", éternelle, sans commencement ni fin... Quelque chose au delà de toute conscience humaine, dont les religions ne sont que les déformations des sages qui eux, avaient compris. J'en suis intimement persuadé, et j'avouerai avec surprise que c'est la seule chose dont je parle mieux que je ne l'écrit.

    Et je m'étais dit que tout cela était bien beau, mais qu'elle n'existe qu'en hébreu. Idiot que j'étais. Il y a dans la poésie un principe, un jeu d'écriture, lui aussi, ultime, car offert, toujours dédié, toujours donné sans retour, avec une destination précise, qui m'a conforté dans cette tradition hébraïque du "Nom source de tout". Voyez vous, les juifs croient énormément en l'Ecriture et la Parole. Ce n'est pas pour rien que, "Au Commencent était le Verbe"/"At principiat erat verbum". Le verbe, qui, selon Saint Augustin, est bien la parole ultime et divine de Dieu, sans commence ni fin, où toutes les syllabes de tous les temps de tous les mondes sont prononcées au même instants, infini et éternel, c'est à dire, comme écrit plus haut, qui n'a jamais commencé et ne finira jamais, et qui contient toutes les paroles pour toujours, et qui est prononcée incessamment pour jamais. Peut-être y'a-t-il un lien avec les ondes du "rayonnement fossile", qui nous on fournit l'âge de l'Univers. Peut-être y a-t-il un rapport avec les théories des Supercordes physiques, qui veut que la matière ne soit plus matière mais de nature ondulatoire, ce qui ramènerait toute chose à une musique... J'y crois infiniment, et je ne saurais sans doute jamais ce qu'il en est, mais s j'ai compris une chose, grâce à Baudelaire, c'est que c'était le rôle du Poète que de faire vibrer l'Ether jusqu'au oreilles infinies de ce Principe Divin. Toutes les Fleurs du Mal ne sont qu'un immense cris résonnant à travers l'nivers entier, modulé savamment par le maniement du langage. Baudelaire m'a appris que la Poésie était réellement le son, l'onde, qui faisait monter l'Essence des choses, à travers leur nom, dans l'immortalité.

    Et parmi la poésie, il y a particulièrement une forme de poème incroyablement proche du troisième principe de la guematria : l'acrostiche. Poussée plus loin que le troisième principe, l'Acrostiche amplifie les harmoniques d'un mot en associant un vers à chacune de ses lettres, de façon à tirer la quintessence du nom lui même. Connaitre le nom, c'est connaitre la chose. Amplifier le nom, c'est le porter jusqu'aux étoiles. C'est pour cela que j'ai toujours aimé l'Acrostiche : c'est la plus belle ode à faire à un mot, mais c'est aussi la plus dangereuse. Le but de l'acrostiche est de rester là admirer, tandis qu'on puise dans nos forces l'effort nécessaire pour lancer le mot et son nom jusqu'à Dieu. J'aime l'acrostiche, je l'ai déjà dit, et je le redis : c'est le plus beau des cadeaux de la poésie. Ici, dans cette antre, résident quelques acrostiches, pour la plupart, des noms de filles que j'ai aimé, des allégories...

    Et puisqu'un exemple vaut mieux qu'un long discours, en voici, une acrostiche. Je n'ai pas dormis de la Nuit, et j'ai du en faire trois versions différentes avant d'en trouver une qui me convenait. On peut dire qu'elle a occupé ma tête pendant un sacré morceau de mon temps, ce qui m'a profondément empêché de dormir... Mine de rien, c'est déjà le deuxième texte que je lui dédie en moins de 24h. Il va falloir faire attention à mes états d'âme, je pressens comme une chute Icarienne...

A la fin de la Nuit, aux miroirs de sa mort
Un rayon réfléchit les sphères du dehors.
Reste, étoile du Nord, pour veiller cette amie.

Ô, prêtresses de l'Or, déroulez le tapis
Rougi des cris des corps qui appellent la vie
Et Nadir et Zénith feront place à l'Aurore.


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Edit de 19:22 : Encore un. Désolé, tu m'inspires, vraiment, beaucoup trop. Il y en aura sans doute d'autre. Il y a tellement de poésie dans ce mot.

Arrime tes ombres, et délie en les voiles,
Uranie la sombre qui commande aux étoiles :
Rassemble tes toiles fondues dans la pénombre
.

Oublie combien pâles sont tes filles les Nombres,
Rouées de lumière devant l'Aurore brune,
Embrasée sur la Terre et guidée par la Lune !


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19 avril 2009

Eros kai Eos, Eos me Eros

kaleidoscope8   


    Le kaléidoscope tourne, à nouveau. Le même objet, une autre facette, mais rien ne change.

    Cela faisait depuis décembre ou janvier que je n'avais pas placé l'oeil de mon coeur devant le petit oculaire de la rencontre. J'avais été frappé par l'éclatement et la brisure de la dernière facette, je m'étais dit qu'il n'était pas la peine de regarder à nouveau. Ce kaléidoscope, c'est mon nécronomicon à moi. C'est ce dans quoi je pense ne devrais jamais regarder. Mais c'est plus fort que moi, je le sais bien. J'ai beau me donner toutes les maudites raison de ranger cet objet si séduisant et si douloureux à la fois, je ne peux pas arrêter mon bras lorsqu'il attrape son corps, lorsqu'il tourne l'objectif, une fois de plus, comme il l'a fait et comme il le fera, et je ne peux fermer mon oeil lorsqu'une nouvelle image apparait dans une aube de folie.

    Alors, voilà. Triste sort. La vue, l'ouie, le toucher, l'odorat, ont été autant de fragments de miroirs brisés qui l'un l'autre se sont renvoyé l'image de la Muse, et agencée d'une nouvelle façon, dans un nouveau regard, dans une nouvelle façon de se mouvoir, dans une nouvelle voix, dans un nouveau parfum, dans de nouveaux yeux, de nouvelles lèvres, un nouveau corps, un nouvel esprit... C'est pourtant toujours la même. C'est toujours cette même image qui revient à chaque fois frapper mes yeux et mes oreilles. C'est toujours la même, différente à chaque fois. L'une dans toutes, mais toutes la même personne. Il a suffit que mon pouce effleure ses doigts, pour que la machine reprenne sa rotation folle.

    Les images qui bougeaient dans ma tête faisaient comme une aube au milieu de cette nuit. Il n'y avait pas plus de lumière que d'étoiles, et pourtant tout était illuminé par le mouvement du kaleidoscope. Les formes se sont mues devans mes yeux avec la symétrie parfaite du chaos le plus total, avec cet ordre si puissant qu'il ne peut naitre qu'au hasard. Il a fallu que toute cette nuit concentrée dans cet instant précis, que toutes celles que j'ai connues se représentent chacune en elle, et que je la reconnaisse en chacune de celles que j'ai connu. Les sons sont arrivés si distordus que ce n'était plus une harmonie qui sied à l'oreille humaine que j'ai entendu. Le ciel bougeait dans un caroussel fou avec les miroirs imaginaires de cette projection réelle et palpable et audible et superbe, et la lumières des petites lucioles nocturnes, engagée dans une course plus rapide que mon ridicule oeil humain eut pu suivre, traçaient dans les ciel des milliers de voies lactée, comme autant de cordes à l'arc de l'Artémis Sélénoïde qui, bien cachée de ma vue, s'étaient absentée de la nuit, glissée dans le noir, pour observer, et huiler les rouages de cette petite mécanique cruelle et instable.

    J'ai cru que le mouvement aurait duré une éternité, il avait pourtant été plus bref que n'importe quel battement de cil. C'était le battement de cil éternel des Dieux qui se puisaient dans le battement bref et insignifiant de mon coeur. L'infâme longue vue qui ne laisse rien percevoir d'autre que ce que le coeur me montre de ce qu'il entend. La main pâle et bleutée de la lune a stoppé l'Ixion vénusial, et je n'en étais pas moins accroché à cette roue sordidement merveilleuse. C'est ça, alors, la tragédie. Tout cela, ce n'est qu'une scène de théâtre. Un chant du choeur, une plainte du coeur, un son dans la nef des fous et un écho du nadir dans le palais du vent. Un vaste rôlé improvisé et règlé comme le papier à musique de l'harmonique des anges. Une supercorde bandant la flêche de Cupidon, un trait d'esprit dans un jeu de miroir, une rayon de l'aube qui se réfléchit et illumine un coeur qui se croyait en morceau.

    Pardonne moi si je te le dédie. Mais je tiens encore à couver cet oeuf, bien enfermé dans ma carapace de tortue de l'univers...

Mon coeur est un oiseau que la Lune dévore
Pas à pas, comme il faut, de son éclat nocif
Qui de douleur fait fondre son bec pailleté d'or
Et goutte sur la ponte des regards furtifs.

Et tu viens comme un oeuf qui s'apprête à éclore ;
Les rubis, les saphirs, griffent mon coeur à vif.
Ta coque de cristal éclate dans mon corps
Et le jettent au delà sur les cimes des ifs.

Du sang de mes veines, abreuve l'oisillon
Et fais de mes peines les pélicans bénis
Qui s'ouvrent la poitrine aux petits des furies

Et les laissent piocher dans le sang bouillonnant
Les viandes fanées et l'esprit agonisant :
Il n'est de douleurs fines que celles des bonds.


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13 avril 2009

Catrina's Ideal Writing Machine

La_Catrina


    Pardon d'être resté loin d'ici pendant longtemps.
    Je viens à peine en fait de revenir de loin.
    Du monde réel.

    J'ai vécu sous les ponts avec mes pensées, ces derniers temps. Elles avaient froid, nulle part où aller, nulle part où grandir. Elles ont faillit mourir, je crois. Mourir avec le froid du monde, avec le vent sec des autres et la misère de la réalité. Puis j'ai retrouvé la clé de cet endroit. Je l'avait oubliée, je l'avoue.
    C'est drôle de revenir là en tant que visiteur, et plus en tant que "auteur." J'ai poussé la porte, et elle grinçait comme une transylvanienne d'un film d'horreur des années 70. Quand je suis rentré, cela sentait le vieux livre. Celui dont les pages ont jaunies, sont devenues dures comme du carton, avec cette vieille typographie, cette vieille police d'écriture qui sent bon le vieux plomb d'imprimerie.
    J'ai épousseté quelques étagères remplies de vieux textes grinçant et pleins de souvenirs savoureux. Certains épicés comme du poivre, d'autres doux comme le sucre, beaucoup aussi d'horribles comme le sel.

    J'ai trouvé une petite bouteille sur ma table. Elle portait l'inscription "Bois moi" en miniatures abbatiales. Je l'ai fracassée par terre. Le liquide rouge brillant et suave s'est répandu sur tout le plancher, formant de honteux grumeaux avec la poussière de lune qui s'était accumulée sur les lattes de bois. La flaque vermillon exhalait un parfum de sucre, de raisin, de vanille. Le parfum de la facilité. Celui du déjà fait. Celui de la répétition.
    On ne me la fait pas, à moi. J'ai lu assez de conte pour savoir comment réagir lorsqu'une telle bouteille m'attend. Quand une bouteille nous propose à boire, il faut la jeter. Ce serait trop simple, sinon. Aurais-je grandis, aurais-je rapetissé, en la buvant? De toute façon, temporellement.

    Parce qu'à côté du vin, il y avait un peu de pain. Et il portait l'inscription "Mange moi" en glaçage blanc et brillant sur son dessus. Je l'ai senti : c'était une belle brioche vendéenne, pleine de sucre, mais si lourde lorsqu'on l'a finie. C'était sans doute la paresse, ce pain. Je l'ai jeté dans le vin, je l'ai piétiné. Le tout formait une jolie pâte rouge très pâle qui collait à mon pied. Comme du sang dans du lait caillé. Je pouvais voir tout le cannibalisme et toute l'horreur de ce qu'étaient ces deux aliments. Et j'en avais déjà assez ingurgité à ce jour.
    J'ai été pris d'une envie de vomir en sentant l'odeur de mort et de putréfaction qui s'élevait du gâteau rougeâtre encore informe. La nausée m'a serré la gorge, et en hoquetant, ce que j'en avais déjà mangé dans ma vie m'est revenu depuis ma mémoire. Et maintenant, je vomis tout cela.
    Cela brûle, ça irrite, ça acidifie la gorge, ça détruit tout, ça décape, ça ronge. La honte, c'est corrosif. Quand on fait toujours des choses facile en ne faisant rien, il est normal de ne pas supporter de tout sentir remonter.

    Au fond de mon chez moi, dans ce petit appartement plongé dans un crépuscule estival, d'un jaune maladif brillant, très orangé, il y avait mon bureau, avec une petite machine à écrire dessus. Pas un vieux modèle, une électrique. Toute blanche, mais la poussière l'avait pailletée de gris. De petits moutons se baladaient sur les plombs, des fourmis grouillaient entre les touches. Elle n'était pas branchée, apparemment, mais le temps que je me ramasse pour ramasser le bout de la prise, celle-ci était enfichée dans la prise murale, toute de noire vêtue.
    Les lettres se sont tapées toutes seules, la feuille était déjà insérée dans la machine. Ne restait qu'à attendre de lire ce qui s'écrivait.
    Quand la lettre est sortie de la machine, il n'y avait rien de vraisemblable. Des phrases déstructurées faites de mots inexistant, le tout écrit dans un langage incompréhensible avec un alphabet qui m'était totalement inconnu. Pourtant, le long texte était signé de mon nom. Je ne me comprenais pas, à vrai dire. Peut-être n'avais-je rien compris, et rien à comprendre. Pas de pourquoi, pas de comment. Pas de solution, pas de problème. Pas de réponse, pas de question. Je me restais caché à moi même, obscur pour moi même.
    J'étais heureux de l'action de cette machine. Je me parlais, donc? Peut-être... Le monde est rempli de peut-être. Pire qu'un "si", un peut-être comble réellement tout. Si je me parlais, je ne me comprenais pas. Fallait-il que je me traduise pour moi? Même pas, je savais pertinemment que cet amas de caractère n'avait aucun sens.

    J'avais perdu l'essentiel. L'Idée. J'avais cru que le texte n'était vivant qu'en tant que texte. Qu'il suffisait d'écrire pour écrire, qu'il suffisait de taper sur des touches, de dessiner des formes canoniques avec une pointe, pour écrire. J'avais mangé le pain et le vin, je m'étais rempli les yeux de sel. Evidemment que non, je n'écrivais pas. Plus, sans doute.
    J'avais oublié que ce n'était pas nous qui écrivions. Nous ne sommes que des réceptacles, plus ou moins performant. Je suis un modèle bas de gamme, il en existe de très haut. Mais je n'étais qu'un réceptacle au vrai auteur. A celui qui seul vraiment sait écrire. A l'Ultime Autobiographe qui n'a besoin ni de pacte ni de rien  de quoi que ce soit pour écrire et être vrai.
    Ma mémoire avait oublié de se rappeler que je n'étais que l'hôte de l'Idée. On écrit que l'idée, il n'y a que l'idée qui s'écrit. Le reste n'est pas une écriture. Le reste n'est même pas un dessin. Le reste, c'est une trace dans la poussière, un fossile de vent figé sans l'être dans du sable doux. Le reste n'est que de la pacotille, du va et vient, du vide. Il ne peut y avoir que l'Idée qui soit capable d'écrire. Et il n'y a qu'elle pour nous prendre comme réceptacle.

    Mais maintenant que j'y pense et que j'en ai l'idée, peut être l'Idéal n'est-il, comme moi, qu'un autre personnage d'une autre idée, qui, se relisant avec perplexité et confusion, espère qu'une idée viendra envahir son corps, rapidement, et en faire son alambic.

    L'Idée elle même peut-elle souffrir de la page blanche, de la mesure silencieuse?

    Craquage, Baptiste, gros craquage. Confus, Baptiste, très confus.

    Ecris, Baptiste, vite. Ecris.

Posté par Dalivision à 00:59 - Reflexioïdes - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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