La Flamelosphère

Le modeste recueil d'un petit cerveau...

19 avril 2009

Eros kai Eos, Eos me Eros

kaleidoscope8   


    Le kaléidoscope tourne, à nouveau. Le même objet, une autre facette, mais rien ne change.

    Cela faisait depuis décembre ou janvier que je n'avais pas placé l'oeil de mon coeur devant le petit oculaire de la rencontre. J'avais été frappé par l'éclatement et la brisure de la dernière facette, je m'étais dit qu'il n'était pas la peine de regarder à nouveau. Ce kaléidoscope, c'est mon nécronomicon à moi. C'est ce dans quoi je pense ne devrais jamais regarder. Mais c'est plus fort que moi, je le sais bien. J'ai beau me donner toutes les maudites raison de ranger cet objet si séduisant et si douloureux à la fois, je ne peux pas arrêter mon bras lorsqu'il attrape son corps, lorsqu'il tourne l'objectif, une fois de plus, comme il l'a fait et comme il le fera, et je ne peux fermer mon oeil lorsqu'une nouvelle image apparait dans une aube de folie.

    Alors, voilà. Triste sort. La vue, l'ouie, le toucher, l'odorat, ont été autant de fragments de miroirs brisés qui l'un l'autre se sont renvoyé l'image de la Muse, et agencée d'une nouvelle façon, dans un nouveau regard, dans une nouvelle façon de se mouvoir, dans une nouvelle voix, dans un nouveau parfum, dans de nouveaux yeux, de nouvelles lèvres, un nouveau corps, un nouvel esprit... C'est pourtant toujours la même. C'est toujours cette même image qui revient à chaque fois frapper mes yeux et mes oreilles. C'est toujours la même, différente à chaque fois. L'une dans toutes, mais toutes la même personne. Il a suffit que mon pouce effleure ses doigts, pour que la machine reprenne sa rotation folle.

    Les images qui bougeaient dans ma tête faisaient comme une aube au milieu de cette nuit. Il n'y avait pas plus de lumière que d'étoiles, et pourtant tout était illuminé par le mouvement du kaleidoscope. Les formes se sont mues devans mes yeux avec la symétrie parfaite du chaos le plus total, avec cet ordre si puissant qu'il ne peut naitre qu'au hasard. Il a fallu que toute cette nuit concentrée dans cet instant précis, que toutes celles que j'ai connues se représentent chacune en elle, et que je la reconnaisse en chacune de celles que j'ai connu. Les sons sont arrivés si distordus que ce n'était plus une harmonie qui sied à l'oreille humaine que j'ai entendu. Le ciel bougeait dans un caroussel fou avec les miroirs imaginaires de cette projection réelle et palpable et audible et superbe, et la lumières des petites lucioles nocturnes, engagée dans une course plus rapide que mon ridicule oeil humain eut pu suivre, traçaient dans les ciel des milliers de voies lactée, comme autant de cordes à l'arc de l'Artémis Sélénoïde qui, bien cachée de ma vue, s'étaient absentée de la nuit, glissée dans le noir, pour observer, et huiler les rouages de cette petite mécanique cruelle et instable.

    J'ai cru que le mouvement aurait duré une éternité, il avait pourtant été plus bref que n'importe quel battement de cil. C'était le battement de cil éternel des Dieux qui se puisaient dans le battement bref et insignifiant de mon coeur. L'infâme longue vue qui ne laisse rien percevoir d'autre que ce que le coeur me montre de ce qu'il entend. La main pâle et bleutée de la lune a stoppé l'Ixion vénusial, et je n'en étais pas moins accroché à cette roue sordidement merveilleuse. C'est ça, alors, la tragédie. Tout cela, ce n'est qu'une scène de théâtre. Un chant du choeur, une plainte du coeur, un son dans la nef des fous et un écho du nadir dans le palais du vent. Un vaste rôlé improvisé et règlé comme le papier à musique de l'harmonique des anges. Une supercorde bandant la flêche de Cupidon, un trait d'esprit dans un jeu de miroir, une rayon de l'aube qui se réfléchit et illumine un coeur qui se croyait en morceau.

    Pardonne moi si je te le dédie. Mais je tiens encore à couver cet oeuf, bien enfermé dans ma carapace de tortue de l'univers...

Mon coeur est un oiseau que la Lune dévore
Pas à pas, comme il faut, de son éclat nocif
Qui de douleur fait fondre son bec pailleté d'or
Et goutte sur la ponte des regards furtifs.

Et tu viens comme un oeuf qui s'apprête à éclore ;
Les rubis, les saphirs, griffent mon coeur à vif.
Ta coque de cristal éclate dans mon corps
Et le jettent au delà sur les cimes des ifs.

Du sang de mes veines, abreuve l'oisillon
Et fais de mes peines les pélicans bénis
Qui s'ouvrent la poitrine aux petits des furies

Et les laissent piocher dans le sang bouillonnant
Les viandes fanées et l'esprit agonisant :
Il n'est de douleurs fines que celles des bonds.


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